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Un voyage au Portugal en 1933 à bord du langoustier camaretois "ERO-DRO".

Ce récit est fait à partir de quelques lignes écrites en 1933 par Jules Saint Cyr, bien connu des camaretois , à l'époque matelot à bord de l'Ero-Dro. C'est un rare témoignage de cette vie des marins pêcheurs de Camaret recherchant la langouste loin des côtes bretonnes.
Pour agrémenter ses notes Jules a fait quelques photos et dessins représentant les scènes maritimes de l'époque.

Camaret
L'Ero-Dro arrive au mouillage pour passer la nuit. Il a affalé ses voiles d'avant et gardé la grand-voile ainsi que le dundee. Ils sont sur les lieux de pêche, un des deux canots est en remorque, l'autre a sans doute été utilisé prendre la photo.

Nous sommes le 27 juin 1933 à 11 heures du matin, l’Ero-Dro, dundee langoustier camarétois commandé par Jean Martin, passe la pointe du Grand Gouin. Il quitte Camaret pour le Portugal ou il va entamer sa troisième campagne langoustière de l'année 1933.

Pour vous donner une idée, la "Belle Etoile" (à l'image de laquelle a été construite en 1992 le bateau emblème de Camaret "Belle Etoile"), avait un mètre de moins. Elle avait été construite en 1938, soit 10 ans après l'Ero-Dro.

L'"Ero Dro" est un voilier pur, il n'a pas de moteur. D'une longueur de coque de 15 mètres pour 36 tonneaux de jauge brute, il fait partie des oiseaux du large camaretois. Ce bateau fréquentait régulièrement les côtes portugaises, marocaines ou anglaises à la recherche des langoustes rouges. Il était gréé en dundee (deux mâts) et portait des voiles auriques, sur l'avant une triquette et un long bout-dehors portant le foc.

Cette année 1933, ils ont déjà fait deux voyages au Portugal. Partis fin janvier, il sont rentrés début avril pour repartir après une escale de 8 jours à Camaret. Le deuxième voyage a duré deux mois, rentrés le 17 juin ils avaient débarqué 1130 langoustes vendues aux mareyeurs camaretois.

Camaret
Les marins préparant les casiers à langoustes sur le port de Camaret.

L'Ero-Dro pêche avec des casiers. Ce sont des pièges, de forme cylindrique construits en lattes de chataignier, fermés à chaque extrèmité par un filet. La langouste, attirée par un appât, y entre par un goulot étroit.
Les casiers, disposés par paires sur un orin, reposent sur le fond, lestés de deux pierres. L'orin est relié à une ou plusieurs bouées en surface qui servent de repère. Les casiers sont relevés plusieurs fois par jour. Pour appâter ils sont garnis de deux morceaux de poisson: grondin, chinchard, dorade, parfois des sardines, disposés de chaque côté du goulot. l'Ero Dro, à cette époque dispose d'environ 100 casiers qui appartiennent à l'équipage, chaque homme apportant son matériel de pêche: ses casiers, ses orins et ses bouées.

Camaret
Le canot sur le pont du dundee , on peut voir le moteur, son volant et la chaine d'entrainement de manivelle., le réservoir à droite . A l'intérieur du canot sont entassés des orins, des bouées et des voiles.

L'"Ero Dro" a deux canots auxiliaires, l'un propulsé à la force des bras, deux rames, et une godille, l'autre, motorisé. Depuis 1928 les langoustiers ont commencé à équiper au moins un de leurs canots d'un moteur essence de 5 ou 6 cv.
En 1933 tous les grand langoustiers ont des canots à moteur Renault, Baudouin ou Chevrolet. Ces canots servent à mouiller ou relever les casiers en absence de vent.
Pour les grandes traversées, ou par mauvais temps, les deux canots sont hissés sur le pont du bateau puis calés pour éviter qu'ils ne se déplacent avec les mouvements du bateau.

Les moyens de navigation en 1933 sont restreints, une carte marine, un compas de route, un plomb de sonde pour connaitre la profondeur à proximité des côtes, un baromètre. L'expérience du patron fait le reste. Les langoustiers sont de grands voyageurs.

Camaret
Beau temps, vent arrière tout va bien à bord. Le patron Jean Martin à la barre, Pierre Normand et Jules Saint- Cyr et Yves Rolland.

A bord, Jean Martin, patron du navire, et 4 hommes d’équipage : Pierre Normand, Jules Saint Cyr, Yves Rolland, et le mousse Ils partent pour environ 2 mois de mer.

Un vent de Nord-Ouest pousse le dundee à environ six nœuds, vent de travers sur une mer belle. L’île de Sein est vite dépassée puis la baie d’Audierne, la côte est bientôt perdue de vue. La nuit tombe.
Le patron va suivre la ligne des vapeurs

Sur la ligne des vapeurs fréquentée par les langoustiers camarétois.
qui va les faire traverser le golfe de Gascogne de la pointe de Bretagne jusqu'au cap Finisterre en Espagne. C’est une pratique habituelle des langoustiers, ils se repèrent par rapport à la direction des bateaux de commerce. La nuit on voit leurs feux, le jour leur fumée. C’est une navigation simple mais parfois dangereuse par temps de brume ou par mauvais temps.

le 28 juin le vent vient toujours du nord ouest, l'Ero-Dro file tribord amures dans le golfe de Gascogne, cap au sud ouest par vent de travers, sa meilleure allure. En soirée des voiles apparaissent; ce sont des thoniers, reconnaissables à leur longues perches. Ils pêchent en flottille, à la recherche des bancs de thons. Certains d'entre eux viennent de Camaret, de Morgat ou de Douarnenez.

Camaret
Le patron Jean Martin à la barre, Pierre Normand et Jules Saint Cyr confectionnent un casier,Yves Roland rive un casier

le 29 juin au matin le vent à tourné, il est passé au N.N.E, pratiquement vent arrière. A 6 heures on installe la trinquette ballon en travers (en ciseau). Il sagit d'une voile d'avant plus importante que la trinquette normale, elle est utilisée aux allures portantes (c'est l'ancêtre du spinaker).

Les lignes à thons sont mises à l’eau. Les langoustiers ont coutume à cette période de l'année de prélever quelques thons en passant sur les zones de pêche des thoniers.
Ce jour là ils pêchent un thon et 3 bonites, le mousse sera chargé de les préparer.

Le grand dundee marche bien. La vie s'organise à bord, chacun y trouve une occupation.
Jean Martin est à la barre pendant que Pierre Normand et Jules Saint-Cyr fabriquent de nouveaux casiers. Plus vers l'avant, Yves Rolland rive un casier.

Camaret
La route de l'Ero-Dro:
6 jours de de mer pour arriver sur les lieux de pêche.

Pour de tels voyages il faut du materiel de rechange aussi ont-ils embarqué des lattes de chataignier, des cercles de casiers et des pierres pour le lest. Ils ont aussi en stock beaucoup d'orins car les casiers sont mouillés par paires sur un orin et non sur une filière de plusieurs casiers comme pratiqué quelques années plus tard.

Il faut dire qu'au Portugal les pertes de matériel sont fréquentes, parfois à cause de la grosse mer mais aussi à cause de la mauvaise entente avec les pêcheurs locaux. Les portugais coupant les orins, les casiers sont perdus ou parfois volés et revendus à d'autres pêcheurs bretons. Parfois il faut racheter ses propres casiers.

A 14 heures, sur l'horizon ils distinguent une terre, c'est le cap Ortegal.
Côte nord de la Galice, en Espagne, c'est la limite occidentale du golfe de Gascogne.

Ils sont arrivés dans les eaux espagnoles, le golfe de Gascogne est traversé. Ils n'ont fait que la moitié de la route, les lieux de pêche sont encore loin. Ils vont maintenant obliquer vers le sud et longer la côte espagnole ou les hautes falaises sont visibles de loin.

30 juin à 4 heures du matin l'homme de quart aperçoit le feu du Cap Finisterre,
Cap Finisterre: Phare situé sur la pointe la plus ouest de l'Espagne, construit sur une falaise de 143 mètres de haut
la route est bonne, il faut continuer toujours vers le sud poussés par un petit vent de Nord Est.
14 heures ils sont par le travers de Rio Mino.
Le Rio Miño, rivière qui sépare l'Espagne du Portugal
Ils sont arrivés au Portugal et continuent à descendre vers le sud. Au loin une voile, le navire fait la même route qu'eux, peut être un autre langoustier camaretois ?

Camaret
Retour à bord après avoir fait les provisions.

Le 2 juillet à 22 heures l'Ero-Dro arrive à Péniche, il lui a fallu cinq jours et demi pour arriver sur les lieux de pêche.

Le lendemain, le langoustier fait escale à Péniche, la journée est consacrée à la préparation du bateau : il faut préparer le matériel de pêche, sortir les orins du faux pont, monter les casiers sur les orins, préparer les bouées et les pavillons qui servent de repère pour les casiers.
Ils ont apporté, dans des barils, ou "bailles à boëtte", du grondin salé acheté à Camaret. Ce poisson servira d'appât pour les premiers jours de pêche.

Il faut aussi mettre les deux canots à l'eau car ils encombrent le pont. La journée est bien chargée. Jean Louis et le mousse vont à terre pour y faire quelques courses.

Michel Torillec.

 

Suite du récit : "La pêche à la Langouste au Portugal"