La pêche aux Berlingues

La pêche commence le 4 juillet 1933, autour de Berlinga, petite île située au large de Péniche juste au-delà de la limite des 3 milles nautiques imposés par les autorités portugaises. Dès le petit jour les casiers sont mis à l'eau.

cartemarine

Carte marine de l'époque, en bas à droite le port de Peniche, en haut à gauche les îlots des Berlingues très fréquentés par les langoustiers camarétois.
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Langoustier de Camaret
Un grand nombre de langoustiers camaretois se retrouve à Berlingas au large de Péniche. Au premier plan l'Ero-Dro, remorqué par son canot à moteur, l'autre canot est en remorque. On distingue un grand nombre de casiers sur le pont, ainsi que dans le canot remorqué.---(Dessin de Jules Saint Cyr 1933)

L’Ero Dro a embarqué une centaine de casiers qui sont mis à l’eau deux par deux, chaque couple étant signalé en surface par plusieurs bouées en liège dont certaines surmontées d'un pavillon coloré. Les casiers sont disposés sur les fonds rocheux où vit la langouste rouge.

Si le vent est suffisant pour que le dundee manœuvre, la mise à l’eau et le relevage des casiers sont faits à partir du bateau, s’il n'y pas ou peu de vent ces opérations se font à partir des deux canots. Dans ce cas le langoustier reste un peu au large et les canots doivent faire plusieurs voyages pour transporter les casiers sur les lieux de pêche.

Toutes les manoeuvres de casiers sont manuelles : d'abord il faut saisir la bouée puis tirer l'orin qui est passé dans la fourche (pièce en bois fixée sur le plat-bord, munie d'une fente parfois d'un réa). Quatre hommes relèvent les casiers, deux de chaque côté de la fourche, deux tirent l'orin ensemble, les deux autres reprennant alternativement.

Les casiers sont lourds, il faut les arracher du fond puis les remonter d'une profondeur de 25 à 60 mètres. Celà nécessite de travailler avec la houle, tenir l'orin quand le bateau monte, le récupérer quand il descend. L'orin est rude, les mains sont mises à dure épreuve et il faut sans cesse recommencer, les casiers sont levés deux à trois fois par jour.
Derrière les quatres matelots le mousse love proprement l’orin, pour éviter qu'il s'emmèle.

Langoustier de Camaret
"Les Iles de Berlingues vues de Peniche. On distingue sur la droite les ilôts Farinholes. Cette photo prise en 2018 du cap Carvoeiro donne une idée de la zone de fréquentée par nos marins (photo JosetteTorillec)

Les 10 premiers jours de pêche sont moyens. Chaque jour, l'Ero-Dro met en vivier entre 35 et 50 langoustes, le record journalier sur cette période étant de 75.
Le 9 juillet ils reçoivent la visite du Rocca, un autre dundee langoustier camaretois qui passe les saluer et les prévenir de sa fin de campagne. Il met le cap au nord et rentre en France.

Le 15 juillet Jean Martin décide de faire une escale d'approvisionnement à Péniche. Le bateau reste en rade à cause du vivier car les langoustes ont besoin d'une eau vive et renouvelée, l'eau douce et l'eau des ports ne leur convient pas.
Péniche leur offre un mouillage abrité des vents de secteur Nord.

Langoustier de Camaret
les langoustiers camaretois en relache en baie de Péniche,
Le Rozen (patron Nicolas Le Guillou) et André Paul (patron Yves Marrec).
Photo prise de l'Ero-Dro par Jules Saint Cyr en 1933

Le lendemain, après avoir renouvelé la provision de vivres et acheté de la sardine pour boëtter les casiers, ils repartent sur la «Base des petites». La pêche continue, identique à celle des jours précèdents.

le 20 juillet L'Ero-Dro a 510 langoustes et 70 homards dans son vivier, il est à mi-campagne.
Le temps se gate, la mer devient très forte, la grande houle de l'atlantique balaie la côte portugaise, il devient impossible de travailler.
le 23 juillet il faut rentrer le matériel de pêche et trouver un abri.
Péniche est le seul refuge.

L’attente dure 3 jours.
Puis le temps s’améliore, c'est le moment de hisser les voiles et de retourner dans le secteur de l’île Berlinga. le premier jour la pêche est bien relancée avec 110 langoustes.

Le 26 juillet un nouveau problème survient. Alors qu'ils pêchaient autour de l'Ile, 18 casiers montés sur 9 orins ont disparus. Jean Martin pense qu'ils ont été volés. C’est, semble t’il, une pratique courante de la part des Portugais. Pour notre langoustier c’est un gros handicap d’être privé d’une partie de son outil de travail.
Une semaine plus tard, le 2 août, un nouveau vol de 5 orins supportant 10 casiers, puis encore 4 autres casiers le 5 août. De quoi démoraliser un équipage.

Le patron décide de changer d'endroit. Ils quittent Péniche à 4 heures de l'après-midi, cap sur Nazaré situé à une cinquantaine de milles plus au Nord-Est. Mais sur ces nouveaux fonds, la pêche est médiocre, moins bonne qu'aux Berlingues.

A nouveau, le vent de nord se lève, il faut rentrer à Péniche afin de s'abriter pour la nuit.

Au total ils ont perdu 27 orins et 61 casiers, soit sans doute plus de la moitié des engins de pêche. Ils ont en vivier 1000 langoustes et 163 homards, le patron décide de mettre fin à la campagne de pêche.
Les deux canots sont hissés et saisis sur le pont. Le materiel de pêche est rangé dans le faux-pont, le navire est en ordre.

Langoustier de Camaret
Par tempête de N.E l' "Ero Dro fait voile et croise un chalutier lorientais à la cape au large du cap Finisterre (dessin Jules St Cyr)

Le retour

Le lendemain 10 août à 10 heures par une bonne brise de nord, l’Ero Dro appareille pour la France.

Dès la première nuit le vent augmente, qualifié par le patron de « Piaule de vent de nord ». Les vents sont contraires, à minuit il faut prendre la cape.

Le lendemain le vent est toujours fort mais ils repartent, bâbord amure, jusqu’à la pointe de Modego. Ils vont ainsi tirer des bords, une fois vers le large, une fois vers la terre, en essayant à chaque fois de repérer un endroit caractéristique de la côte.

Le 13 août, ils reconnaissent Leça, le 15 Rio Mino.
Le calme revient ensuite avec toujours un «petit air du nord», pendant deux jours. Le 17 ils reconnaissent le cap Finisterre, très haut sur l’horizon. Ce même jour ils croisent un langoustier camarétois (sans donner son nom) puis un chalutier espagnol gréé pour le thon.

Le 19 août, au large de Sisarga (petite île avant la Corogne), ils sont dans le golfe de Gascogne, le patron fait installer les perches pour pêcher du thon.

Le 20 août, une petite brise de sud ouest se lève, on peut enfin faire cap sur la Bretagne, mais le lendemain c’est le calme plat.

Le 22 août, Une «jolie brise » de sud ouest qui les pousse dans la bonne direction.

Le 23 le vent passe au nord ouest, vent de travers, la meilleure allure, le foc ballon est envoyé, et le bateau file. Bientôt ils vont croiser les chalutiers bretons, Camaret est proche.

Le lendemain l'Ero-Dro arrive en rade de Camaret. A la la pleine mer il est échoué prés de la cale du canot de sauvetage pour être déchargé de ses langoustes à la marée descendante.

Michel Torillec.